Dolto, la chair, l'imagination, le sens


Il est des faits, des émotions ou des pensées que nous avons refoulé dans notre inconscient. Ces faits ralentissent ou arrêtent le développement de pans entiers de notre vie psychique à une certaine époque de notre évolution.
Ces événement comportaient alors une telle énergie affective, sans mots ni images pour les traduire, qu'il fallait les refouler dans l'inconscient.
Grâce à ce processus de refoulement dans l'inconscient, petit à petit nous prenons conscience de notre corps. En effet, quand, par exemple, notre mère, au début de notre vie, nous a empêché le vivre de notre désir, qu'elle n'a pas satisfait immédiatement notre envie de téter, ou simplement de la revoir, elle nous a permis de prendre conscience que nous avions un corps séparé du sien, notre corps affamé s'est tendu, nos lèvres ont cherché : nous étions en attente de satisfaire notre besoin de quelque chose ou d'elle.
Ces cris, ces pleurs qui exprimaient aussi l'attente de la satisfaction du désir d'elle, se sont peu à peu mutés en paroles pour traduire de façon fine et différenciée nos divers manques en besoin et pour le désir, souvent le déguiser en besoins que les mères entendent. A défaut de satisfaire à tout coup nos besoins et nos désirs, notre mère et nous, les autres et nous, avons appris à nous parler.
Ces cris, ces pleurs, traductions de notre verbe, ont épaissi notre chair.
Que voulez-vous dire par "épaissi notre chair"?
Je veux dire nous faire exister en image de corps pour nous-mêmes, faire prendre sensible présence à notre chair pour la perception que nous en avons en des lieux précis de notre corps chose, lieux qui étaient tendus de besoins ou de désirs et qui pouvaient être ou ne pas être satisfaits. Ces lieux de besoins, de désirs, nous les crions d'abord, puis les parlons. Ainsi notre corps devient symbolique, langage exprimé.
Je pense donc que notre chair, c'est l'épaississement du verbe qui n'est pas arrivé à s'exprimer au niveau où il avait à s'exprimer ni au moment où il avait à s'exprimer.
Pour vous, qu'est-ce que le verbe ?
Le verbe c'est pour moi le mouvement, l'élan originel de chacun. Comme, dans une phrase, le verbe est le moteur, ainsi en nous une source, un griffon, une impulsion nous élancent vers la vie, vers les autres, à leur recherche. Le verbe, je le vis comme l'énergie potentielle à sa source qui est son mouvement d'esprit créateur de sens vivant.

Françoise Dolto. L'Évangile au risque de la psychanalyse 2, © Editions Universitaires, 1977. Points Seuil 1980
Je retiens le mot "image" et je retiens l'idée d'origine de la parole.
Du cri, des pleurs, de l'appel, de la tension, de la souffrance résultant du manque de la satisfaction, le corps va faire quelque chose. C'est ce qu'il ne faudrait jamais oublier : le corps est capable de "s'épaissir" de cela. Et de là lèvera la parole, ce magique, ce merveilleux substitut à la souffrance. Cela dans le meilleur des cas, car le corps peut aussi produire symptômes, maladies, violence, y compris dans le langage lui-même. C'est dans tous les cas la créativité du corps qui s'exprime. Rester humain c'est ne pas pouvoir céder au relativisme, c'est donc imaginer une origine (le "griffon", le verbe) et un sens. Je dis "imaginer", allant ainsi dans le sens de Dolto pour qui la fonction imaginante est très importante, rejoignant au passage Edouard Glissant par exemple, et même Jacques Lacan pour qui, dans la théorie, l'invention était sans doute plus importante que le dogme.



Dolto et l'enfant prodigue


Le jeune fils revient après avoir gaspillé sa part d'héritage. Le père fait aussitôt une grande fête pour l'accueillir. Le fils aîné est encore aux champs. (Se reporter à la parabole de l'enfant prodigue, Luc, 15. 11-32)

[...] Il a beaucoup de mérite comme on dit ! Travail, Famille, Patrie sont les valeurs qui font de lui un bon fils selon les conventions ou l'attente de son père. Un père, en effet, désire que son enfant soit travailleur, aie l'esprit de famille et reste au pays. C'est ce qu'a fait ce fils aîné.
Mais ce fils aîné est en tout associé à son père et ce père est attaché à son fils. "Depuis toujours, dit-il, tu es avec moi. Tout ce qui est à moi est à toi." Vous voyez, leurs deux vies sont complémentaires, voire confondues. On dirait que cet aîné fait partie du père ou du moins qu'il en est le prolongement. Il a vécu ainsi, docile, sans rupture jusqu'à la fin. Jamais cet enfant n'a protesté. Toujours soumis, il a travaillé. Il paraissait heureux, accordé à son propre destin. Mais... mais...
Sans doute que ce père était plus confiant dans son aîné, il avait avec lui plus d'affinités. Sur ce fils reposaient certainement les espoirs du père : "Tout ce qui est à moi est à toi. C'est toi qui a le droit d'aînesse. Je compte donc sur toi pour prendre la succession du patrimoine."
Mais voici que cet aîné commence à vivre sa vie au moment où son père, l'oubliant un peu, se découvre père du plus jeune... C'est extraordinaire !
Mais pourquoi n'a-t-il pas fait venir son fils aîné pour cette fête ?
Le fils aîné est aux champs. Le père est à la maison, il ne peut pas attendre : il est tellement heureux de se découvrir à nouveau père en retrouvant un fils "mort" et qui maintenant vit. C'est la fête, c'est tout de suite exulter et se réjouir avec ce fils qui vient de lui révéler sa "tripe" paternelle. Sa joie rayonne. Il la communique à tous ceux qui sont présents.
Et voici qu'arrive le fils aîné, en personne. Il commence alors à se démasquer : il se retourne contre son père, il est tout "retourné" comme on dit.
Jusqu'ici, voyez-vous, il vit consacré au "besoin" en bon fils, c'est-à-dire qu'il travaille pour produire, il mange pour consommer, il est obéissant.
Grâce au retour de ce frère prodigue, il change : il se met en colère contre son père. Il est "hors de lui", c'est-à-dire qu'il rejette ouvertement son frère à qui il reproche d'avoir été jouisseur et dépensier, il rejette ouvertement son père pour la première fois de sa vie. A lui il reproche d'avoir été avare et austère. Il se sépare aussi de lui-même qui se croyait jusqu'ici heureux de son état et le paraissait sans doute. Il ôte le masque.
Nous comprenons alors que ce frère aîné n'avait collé à son père que pour éviter à celui-ci de reconnaître dans son second fils un égal de lui, l'aîné. Maintenant, séparé de ce père, par sa colère, il se sépare de lui-même, de ce lui-même enfant jaloux qui avait surcompensé sa jalousie par une dépendance de son plaisir au plaisir de son père. Son attitude était servile, esclave. C'est l'amour qui rend égal à l'aimé et libre. Mais sous cet aspect de travailleur besogneux, que refoulait-il donc ?
Tout à coup, au spectacle de son père et de son jeune frère, resurgit cette jalousie. Réprimés, en attente d'un patrimoine qu'il n'aurait pas eu à partager, ses désirs ne peuvent plus s'atermoyer.
Ne voilà-t-il pas que, dans sa colère, il reproche à son père de l'avoir exploité, de ne lui avoir jamais proposé un chevreau pour faire la fête avec ses amis. Mais l'avait-il seulement jamais demandé ?

Françoise Dolto. L'Évangile au risque de la psychanalyse 2, © Editions Universitaires, 1977. Points Seuil 1980
Dans cette véhémente mise au point, le style de Dolto est à son meilleur. Elle s'indigne d'emblée contre ce qui pourrait passer pour légitime : le comportement du bon fils. Elle perce immédiatement la perversité du collaborateur. Elle fait apparaître la violence cachée dans toute organisation sociale dès lors qu'elle repose sur de l'exclusion ou des inégalités. La violence engendre la violence, qu'aucune loi humaine ne sait totalement éliminer. Françoise Dolto place la société humaine sous le regard conjoint de la psychanalyse et des évangiles mais il semble que pour elle ce soit toujours l'amour (confondu à la loi divine, la loi des évangiles) qui a le dernier mot en matière de justice et de vérité. Elle rejoint en cela René Girard qui, lui, ne voit pas l'utilité du détour par la psychanalyse pour ce qui l'intéresse, c'est-à-dire comprendre le phénomène de la violence et lui trouver une fin.


Françoise Dolto

Évangile selon saint Jean. Jn 2, 1-11
Le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée, la mère de Jésus s'y trouvait. Jésus fut invité aussi à ces noces avec ses disciples.
Le vin venant à manquer, la mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont plus de vin." Jésus lui répond : "Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n'est pas encore venue."
Sa mère dit aux serviteurs : "Tout ce qu'il vous dira, faites-le."
Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications des Juifs, elles contenaient chacune deux ou trois mesures. Jésus dit aux serviteurs : "Remplissez d'eau ces jarres." Ils les remplirent jusqu'au bord. "Puisez maintenant et portez-en au maître du repas. " Ils lui en portèrent.
L'intendant goûta l'eau changée en vin, il ne savait pas d'où cela venait mais les serviteurs qui avaient puisé l'eau le savaient bien. Il appelle alors le marié et lui dit : "Tout le monde sert d'abord le bon vin, et quand les gens sont gris, le moins bon. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant."
Tel fut le premier signe de Jésus. Il l'accomplit à Cana en Galilée. Ainsi, il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui.

Gérard Sévérin interroge Françoise Dolto :
[...] ce premier "signe" que fait Jésus. Il l'accomplit à la demande de sa mère. Il se passe donc quelque chose d'important entre ce fils et sa mère ! "Ce n'est pas l'heure", dit-il, et finalement c'est l'heure. Que se passe-t-il ?
F.D. : Mais... il se passe un accouchement !
Une fête de noces tourne court : il n'y a plus de vin. Marie le dit à Jésus : "Ils n'ont plus de vin." Que lui répond Jésus ? "Ce n'est pas mon heure." Sur ce, Marie ne dit pas ; "Allons bon, ce n'est pas son heure." Au contraire, comme si elle n'avait pas entendu les mots de Jésus, elle dit aux serviteurs : "Tout ce qu'il vous dira, faites-le."
G.S. : Mais qu'a-t-elle compris pour marquer une telle assurance ?
F.D. : Elle a compris qu'en s'exprimant ainsi Jésus résiste parce qu'il est angoissé à naître à sa vie publique.
En effet, Jésus est un homme et l'homme connaît l'angoisse devant des actes importants qui engagent son destin et sa responsabilité. Plus tard, au Jardin des Oliviers, il pleurera, il suera du sang, il dira qu'il est triste à en mourir.
A Cana, Jésus ressent l'angoisse. Marie est moins angoissée que lui, c'est pourquoi elle pressent juste.
Jésus va quitter une vie de silence, une vie cachée, pour une vie publique. C'est angoissant, ce changement de vie.
Marie, quant à elle, sait que c'est son heure, tout à fait comme une mère sait que c'est l'heure, tout à fait comme une mère sent qu'elle va accoucher.
G.S. : La réponse de Jésus n'est-elle pas négative ? Dire "Ce n'est pas mon heure" n'est-ce pas une façon polie de dire "Non" ?
F.D. : Pas du tout. Ce n'est pas une négation, c'est une dénégation.
En effet, vous savez qu'il n'y a pas de négatif dans l'inconscient. Donc, si Jésus répond quelque chose, c'est qu'il a "entendu", à un certain niveau de lui, la demande de sa mère. S'il répond par une dénégation, c'est qu'il est angoissé, et Marie a perçu sont angoisse qui témoigne d'un désir.
De quel lieu en elle-même, en son être de femme, Marie a-t-elle su dire à son fils ces simples mots "ils n'ont plus de vin", pour que Jésus éprouve jusqu'en son âme un tel bouleversement ?
De quelle oreille entend-elle sa question : "Qu'y a-t-il entre toi et moi ?" Pourquoi parle-t-elle avec cette autorité tranquille aux serviteurs, malgré la dénégation verbale de son fils ?
Elle est sûre de la puissance en marche de cet homme prodigieux, puissance peut-être encore inconnue de lui jusqu'à l'impulsion pressante maternelle.
G.S. : Mais... de quel lieu parle Marie ?
F.D. : Ce m'est toujours une question...
Marie sait-elle vraiment tout l'impact dynamique de ses paroles au moment où elle dit à Jésus ce qu'elle constate ? Intuition féminine ? Pression subtile ou inconsciente ? Prescience du temps qui s'inaugure ?
En fait, rien n'est logique ici. Marie ne demande rien et pourtant Jésus répond : "Non". Ces simples paroles "ils n'ont plus de vin" deviennent pour le fils une injonction. Et qu'est-ce qu'une invitée qui donne des ordres dans une maison qui n'est pas la sienne ? Qui la fait parler de la sorte ? Pourquoi les serviteurs l'écoutent-ils ?
Oui, de quel lieu de son être Marie a-t-elle dit à son fils "ils n'ont plus de vin" et aux serviteurs "Faites tout ce qu'il vous dira" ? Ne se montre-t-elle pas initiatrice des premiers pas de Jésus dans sa vie publique ?
Tout peut paraître si simple au début, comme tout ce qui est important : une banale réflexion, prononcée comme une constatation peut-être : "ils n'ont plus de vin", et pourtant... Ce récit nous questionne de tous côtés. C'est qu'il est riche de sens.
Marie avait-elle une intention précise ? Marie a-t-elle pris volontairement une initiative délibérée ? Ou bien Jésus, a-t-il, par ces mots de tous les jours, entendu et reconnu le signal de l'Esprit Saint qu'il attendait, a-t-il identifié son Père qui lui signifiait de manifester publiquement le pouvoir de sa parole créatrice ?
C'est à Cana que les évangiles nous montrent Marie parler à son fils et agir pour la dernière fois de ce lieu unique et mystérieux d'initiatrice.
C'est maintenant par les autres, par les serviteurs du maître, que Jésus va être suscité. Par leur manque.
G.S. : A ces noces, croyez-vous que Marie sache le rôle qu'elle joue ?
F.D. : En fait, je ne sais... Je crois qu'elle est nécessaire, mais je crois qu'elle est disponible totalement et qu'elle parle par sympathie : le vin manquant, la joie ne va-t-elle pas manquer aussi ? Sans le savoir, d'une façon très naturelle, elle est surnaturelle.
Pour la raison, en effet, rien n'est logique dans le comportement de Marie à Cana... et ça marche !
G.S. : Finalement elle parle sur un plan, et ça agit sur un autre ! Tout ce récit et ce dialogue pourrait faire croire à un langage de sourds !
F.D. : C'est un peu comme dans des séances de psychanalyse. Il y a comme un langage de sourds. En effet on dit quelque chose et ça répond autre chose.
Je trouve intéressant, quand on lit l'Evangile en psychanalyste, de voir que, à partir des dénis, on aboutit à la lumière, et le Christ qui est homme, passe par ce labyrinthe psychologique où "non" veut dire "oui" et vice versa. Ce qui n'est pas mensonge, mais signe d'angoisse, dans le processus d'accouchement d'un désir qui ne se fait jamais sur un mode rationnel.
Si Jésus n'avait pas "entendu" : "Ils n'ont plus de vin", il n'aurait rien répondu et Marie aurait compris que ce n'était pas le moment pour lui d'entendre quelque chose à ce sujet.
Donc Marie attend qu'il naisse à la vie sociale, et c'est étonnant comme, en Jésus, quelque chose résiste encore à se manifester.
"Mon heure n'est pas encore venue.
– Alors, tout ce qu'il vous dira, faites-le."
Comprenez-vous que, là, c'est la force de Marie qui a fait naître, permettez-moi le mot, phalliquement, Jésus par un acte de puissance.
Quand Jésus dit : "Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi ?" j'avais toujours entendu gloser : "pourquoi, femme, te mêles-tu de mes affaires ?" mais cela veut dire à mon sens : "Femme, qu'est-ce qu'il y a tout à coup en moi ? Quelle est cette résonance extraordinaire à tes paroles ?"
C'est une question. Le Christ pose une question à sa mère, exactement comme le foetus pose une question muette à sa mère au moment où se déclenchent les premiers mouvements qui font dire à la mère "ça y est, l'enfant va naître."
C'est la même chose en ce moment entre Jésus en Marie : "Qu'y a-t-il entre toi et moi ?"
Il y a certainement entre une mère et son fils, entre une mère et son fruit vivant qu'est un enfant, il y a cette connivence, il y a quelque chose à ne pas manquer : c'est le moment où tous les deux sont accordés pour qu'une mutation advienne, pour que la naissance arrive.
Peut-être, est-ce à ce moment-là, aux noces de Cana, que Marie est devenue mère de Dieu.

Françoise Dolto. L'Évangile au risque de la psychanalyse, © Editions Universitaires, 1977. Points Seuil 1980

Ce qu'on peut lire là c'est la conception de Dolto de la maternité, de l'être mère, s'il est vrai que notre pensée toute entière n'a qu'un seul but essentiel : donner sens. Ici, Dolto donne sens à sa maternité, comme on doit donner sens à sa vie. Ainsi ce sens, totalement incorporé et unifié pour elle, peut nous apparaître d'une grande complexité, entre spiritualité, amour de l'enfant, puissance maternelle, intuition et rigueur intellectuelle, mais ce qui importe, à chaque fois, devant chaque sujet parlant, vivant, c'est de percevoir son unité, le sens singulier de sa vie.
"Ce récit nous questionne de tous côtés..." dit-elle, et j'entends : le lecteur entre dans le récit pour se questionner. Cela veut dire aussi que le dialogue du lecteur avec lui-même (cette élaboration d'un sens) est possible par la médiation du texte. "... C'est qu'il est riche de sens" ajoute-t-elle.
Françoise Dolto laisse aussi, dans le fil de son discours, venir ces mots : "le pouvoir de sa parole créatrice", en dehors de toute évidence logique, elle aussi. Ces mots semblent plutôt surgir comme un aveu de Dolto de la fonction créatrice de sens de sa propre parole en cours.

Anna ou la première œuvre

Pauline a trouvé pour Anna et elle une petite maison, à l'écart de la ville. Avec un jardin derrière la maison. [...]
Les premiers jours de la vie d'Anna.
Les premiers dons de Pauline.
A l'abri dans la chambre close, les paroles secrètes, du bout du cœur, au-dessus du berceau. Le plaisir des âmes qui se touchent. Et plus tard, le ravissement des corps. Pauline savoure chaque partie du corps de sa fille, jusqu'à plus soif. Du bout des lèvres. Du bout de la langue. Souvent Anna, fatiguée de bonheur, s'endort au flanc de sa mère. Alors commence le règne du silence. Où tout est tu pour se mieux dire.
D'Anna il semble ne demeurer que le sourire, mystérieux, suspendu. Pauline garde les yeux grands ouverts, jusque dans le sommeil. Jusqu'au plus profond, toujours la mère regardera l'enfant. Ne jamais cesser de voir. Ne jamais cesser d'aimer.
Au dehors, la nuit se fait aussi, et les arbres murmurent et les herbes frémissent... et la maman et la petite fille sont enlevées dans leurs rêves sur le dos de la lune. Tout palpite ensemble. Dans le monde il y a une maison entourée d'un jardin. Dans la maison il y a une enfant. En transparence de l'enfant, une mère aux grands yeux ouverts. Cela bat ensemble au rythme du silence. Et cela se mélange.
Le matin est un autre éveil. Nouvelle rencontre des corps désunis. On ne se souvient jamais d'une odeur de peau. On ne sait plus rien avant de caresser à nouveau de la langue. Sans cesse redécouvrir. Sans cesse reconnaître. Se connaître.
Je te sais.
Je te connais.
Je t'aime.
Je connais ma bouche frôlant la tienne, mes cheveux qui glissent sur ton visage, ma main ouverte sur ton ventre doux et mon rire entre tes jambes. Mes yeux se tiennent grands ouverts dans ton regard. Je suis ta mère, ô je suis ta mère. Que cela est grand.

Infiniment amoureuse, Pauline caresse, tout doucement, celle qui la dévore. Aucun acte d'amour n'est plus beau que celui-là. Aucun n'est aussi pur. Anna mord les seins. Anna arrache les cheveux. Anna rit au visage. Anna invente le rides et agrandit les yeux qui la regardent. Il faut être une femme pour mettre au monde l'enfant qui vous fait cela.
C'est la grâce des enfants qui fait des rides sur les vieux, comme fait la pierre dans l'eau... C'est leur main légère qui creuse les tombes, ferme les yeux, ensevelit les morts.
C'est peut-être à cause de cela qu'Anna est orpheline. A cause d'un homme qui a eu peur d'un enfant. Un homme qui veut vivre en refusant la mort, en repoussant l'amour. Il faut être une femme pour mettre au monde l'enfant qui vous fait cela. C'est une femme aussi qui connaît le secret de la vie éternelle. Il est caché au creux de son ventre. Et des hommes ouvrent la femme au plus profond. Ils s'enfoncent loin. Pour l'aimer. Et lui arracher ce secret. L'amante, inondée, s'accroche à eux pour jouir. Elle veut un instant se fondre, seule, avec l'univers entier. Elle veut oublier qu'elle est femme. D'abord elle est terre et eau. Elle veut faire le chemin qui la ramène à ses origines. Mais combien d'hommes jusque là l'accompagnent... Combien de dieux, même, l'ont comprise...

Martine Magris. Anna ou la première œuvre, © Gaspard Nocturne, 2003

Le prénom

J'aime le gland, l'arbre ouvert, la plante qui pousse. J'aime les graines minuscules, soigneusement sélectionnées, triées, qu'on enferme dans des petits trous de terre. J'aime ce qui vit et qui veut vivre encore, et qui pousse, qui cogne, qui s'entête, qui transperce, qui s'élève. J'aime les plantes, silencieuses. J'aime mon nom, j'aime qu'on m'appelle, qu'on me nomme : ANNA.
C'est silencieux, ANNA. C'est rond, fermé. C'est inviolable. ANNA. Prénom mystérieux, tu es le mien. J'aime être toi. Je deviens ton mystère, je me sens protégée par toi. D'ailleurs tu es la chose première que j'ai su dire. Avant maman. Avant papa, que je n'ai jamais dit, sauf pour moi toute seule le soir dans mon lit. C'est pour toi, mon père, que j'écris aujourd'hui. C'est à toi. Pourquoi a-t-il fallu que j'aime celui qui m'abandonne...

Martine Magris. Anna ou la première œuvre, © Gaspard Nocturne, 2003

Le bonheur d'identité, comme le désir de vivre, semblent s'inscrire immédiatement dans ce prénom, ANNA, palindrome marqué de complétude, plein du mystère de la scène d'origine, cachée dans la métaphore de la poussée de vie. Il est aussi, ce pré-nom, le nom qui précède les autres (ceux de la mère et du père).

Enchantement

Ce qu'il nous est donné d'atteindre à travers nos mérites et nos efforts ne peut nous rendre véritablement heureux. Seule la magie en est capable. [...] La magie signifie précisément que personne ne saurait être digne du bonheur, que le bonheur, comme le savaient bien les Anciens, est toujours un hybris si on le rapporte à l'homme, qu'il est toujours démesure et excès. Mais si quelqu'un parvient à plier la fortune par la ruse, et si le bonheur dépend non de ce qu'il est mais d'une noix enchantée ou d'un "sésame-ouvre-toi", alors et alors seulement, il peut se dire vraiment heureux. [...] Qui connaît par enchantement la jouissance échappe à l'hybris implicite dans la conscience du bonheur, parce qu'en un certain sens, ce bonheur qu'il sait posséder ne lui appartient pas. Et ainsi lorsque Zeus s'unit à la belle Alcmène en prenant les traits d'Amphitryon, ce n'est pas en tant que Zeus qu'il jouit d'elle. Et ce n'est pas non plus, en dépit des apparences, en tant qu'Amphitryon. Sa joie est tout entière dans l'enchantement et on ne peut jouir consciemment et pleinement que de ce qu'on a obtenu par les chemins de traverse de la magie. Seul celui qui est enchanté peut dire moi et le seul bonheur que nous méritons vraiment est celui que nous ne saurions rêver de mériter jamais.


Giorgio Agamben. extrait de Profanations, © 2005, Nottetempo. © Payot & Rivages pour la traduction


Bonheur et Magie. La valorisation de chacun de ces deux termes est en soi, déjà, véritable profanation. (De profanations, l'ouvrage magnifique de Giorgio Agamben en soulève à chaque détour de page. Ce que ce grand penseur a peut-être de plus extraordinaire, c'est d'être aussi un profane, un poète.)
Bonheur, parce que le bonheur est le dernier souci des intellectuels, des historiens, des littérateurs. Aucun intérêt. Comme le dernier petit truc qui n'a pas voulu tomber de la jarre de Pandora, c'est pourtant à l'évidence la pièce maîtresse du monde inversé – décrété inaccessible, de peur d'avoir à s'en contenter ! La psychanalyse peut jouer ce déblaiement jusqu'à cette plume légère qui est une trouée de ciel.
Magie parce que rien n'est plus risible pour l'esprit scientifique que la pensée magique. Tout aussi ridicule que la génération spontanée pour les héritiers de Lavoisier et de Pasteur. Mais ne nous vient-il pas à l'idée qu'en dehors du territoire du raisonnement et de la pensée – en dehors de ce royaume et de ses rois – il y a une scène du monde où tout ne saurait être que magie sans mages et qu'il peut y faire bon, très bon même. Ainsi parfois, sur le divan de l'analysant, lorsque les mots se défont.

Le goût de l'origine

Je suis né dans un lit

Je suis né dans un lit
d'amour ensemencé
dans le terrain fécond
d'une union mémorable
dans le froufrou de draps
complices d'un grand plaisir

Je suis né dans un lit
qui de joie a craqué
toute une nuit
comme un feu d'artifice
présageant mon avenir
sous-produit de frissons délirants
qui font toucher les fonds
qui font monter aux cieux

Jean Saint-Vil
le 18 avril 2011

Genius

Les Latins nommaient Genius le dieu auquel chaque homme se trouve confié au moment de sa naissance. L'étymologie est transparente et reste encore visible dans la proximité de génie et d'engendrer. Que Genius ait eu quelque chose à voir avec engendrer apparaît d'ailleurs évident si l'on pense que pour les Latins l'objet "génial" par excellence était le lit : genialis lectus, parce que c'est là que s'accomplit l'acte de la génération. De là que le jour de la naissance était consacré à Genius ; c'est pourquoi nous le nommons encore généthliaque. Malgré l'odieuse ritournelle anglo-saxonne, désormais inévitable, les cadeaux et les banquets avec lesquels nous célébrons les anniversaires constituent un souvenir de la fête et des sacrifices que les familles romaines offraient au Genius le jour de la naissance de l'un de leurs membres. Horace évoque le vin pur, le cochon de lait de deux mois, l'agneau "immolé", c'est à dire arrosé de la sauce du sacrifice ; mais il semble qu'à l'origine il n'y avait que de l'encens, du vin et de délicieuses fougasses au miel parce que Genius, le dieu qui préside à la naissance, n'aimait pas les sacrifices sanglants.

Giorgio Agamben. Profanations, © 2005, Nottetempo. © Payot & Rivages pour la traduction